Je te déteste lorsque je dois descendre dans ma rue et que je ne sais pas, une fois dehors, si je dois rester sur ce côté du trottoir ou traverser, c'est-à-dire choisir l’ombre du bâtiment ou aller au soleil.

Je te déteste lorsque je me demande, en tournant le coin de la rue si je vais rencontrer un voisin ou un parent d’élèves que je connais, voire plusieurs, s’ils sont ensemble ou éparpillés tout au long du chemin. Ce dont je vais leur parler, faire la bise, ou pas, faire celle qui est pressée pour ne pas parler de la météo, ou pas.

Je te déteste quand je réfléchis, avant même de partir de chez moi, s’il va y avoir des voitures garées sur le parking devant l’entrée de la boutique. A droite contre la vitrine, ça va, mais à gauche ou devant la porte il va falloir que je passe entre la vitrine et les pare-chocs que je ne veux absolument pas toucher. C’est très étroit et à ce moment-là il y a toujours quelqu’un qui sort en même temps de la boulangerie, donc je ne peux pas le croiser. Je ne sais jamais s’il va me laisser entrer ou si je dois reculer pour lui permettre de sortir de ce couloir vitrine-voiture.

Arrivée à la porte je ne sais plus si je pousse ou je tire, ça peut durer un peu trop de secondes.

Je te déteste lorsque j’entre et que la caisse ouverte n’est pas la même que d’habitude, pire si les deux caisses sont ouvertes, je ne sais pas à laquelle aller lorsque vous êtes toutes les deux à votre place. Ca se décide lorsque je choisis de rester là où se trouve le plus grand nombre de personnes. J’attends mon tour, j’essaie de me concentrer sur le choix des gâteaux parce que je ne veux pas penser à ce qui me taraude depuis que j’ai décidé d’aller chercher du pain : s’il n’y avait pas ce que j’avais choisi … je n’ose pas scruter les étagères ou se trouvent les différentes baguettes parce que là aussi, je te déteste, souvent tu changes de place le pain et mon préféré, tu ne vas que rarement le chercher au même endroit que la fois d’avant.

Et s’il n’y avait plus ma « baguette tradition graines » ? Il faudrait que je choisisse un autre pain, mais lequel ? Je ne sais pas. Je n’ai pas prévu de manger autre chose que ça. Je ne connais pas tous les noms de ces pains, et généralement je montre du doigt en disant « ça ». Je suis prête à ne rien acheter du tout plutôt que de faire semblant d’avoir une solution de rechange, mais ça ne se fait pas de repartir les mains vides. Bref, je suis obligée d’acheter le pain. D’ailleurs c’est pour ça que je suis venue jusqu’ici au péril de tous ces dangers. La plupart du temps je ne mange pas de pain.

Merci-au-revoir-bonne-journée, je fais demi-tour et là tu ne peux pas me voir puisque tu es derrière, mais je souris parce que ma mission est accomplie.

Pour me récompenser de ça, je vais manger le crouton du pain sur le chemin de retour. Et là ça devient compliqué parce que je veux arracher le crouton, pas juste le petit bout mais un morceau qui fasse au moins 3 ou 4 bouchées et donc pas trop gros non plus. Et pendant que je me concentre sur la pression à effectuer sur la baguette, il y a des tas de gens qui viennent à contre-sens, et là il faut slalomer pour marcher tout en arrachant ce morceau de pain. Je ne peux pas me résoudre à m’arrêter sur le côté, je suis largement capable de marcher en mangeant du pain. Mais il y a tous ces gens qui vont tous à une vitesse différente, qui s’arrêtent, qui se saluent, qui repartent. Je ne veux absolument pas les toucher ou les bousculer, ça commence à devenir très difficile, alors j’accélère, un peu comme dans les jeux vidéo où il faut aller vite tout en évitant les obstacles. A ce moment-là j’oublie que j’ai du pain dans la main. Et j’arrive au passage piéton où je suis obligée de m’arrêter. Au bout de la rue, il y a les voitures sur ma droite, celles qui viennent en face et derrière moi (vont-elles tourner ou continuer tout droit ?). Laquelle est la plus rapide ? La traitresse sera celle qui viendra dans mon dos, donc j’ai tendance à traverser en regardant derrière moi et c’est généralement à ce moment-là que je ne vois plus celle de devant, qui va tourner. Je me retrouve finalement en relative sécurité de l’autre côté de la rue.

De l’autre côté de la rue, il y a un petit muret de 10 cm de haut. C’est un jeu toujours de monter dessus et de marcher jusqu’au bout. Sauf que là, je n’ai pas les enfants. Donc ça fait bizarre, une adulte qui marche sur un muret en mangeant du pain. Et derrière le muret, il y a de l’herbe. Très verte. On voit bien que les chiens du quartier se font un plaisir de fertiliser la terre et que personne n’y touche. Dans l’herbe il y a des pissenlits. Mais si je regarde trop les pissenlits, je tombe du muret. Sauf si je m’arrête. Mais il faut que je rentre. En fait, c’est une très mauvaise idée de traverser la rue à cet endroit-là. C’est un piège. Je ne le fais jamais. Je reste de l’autre côté et là, à un moment je dois traverser à un endroit où il n’y a pas de passage piéton. Je sais, ce n’est pas grave, je traverse souvent en dehors des clous. Mais je m’en fais la remarque à chaque fois, c’est comme ça. Lorsque je traverse une rue, je pense toujours à l’absence de passage piéton.

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Je remonte vers chez moi et là je vois D. avec ses deux enfants, ils font du roller. Les petits s’éclatent mais D. est tout rouge et manque de perdre l’équilibre en ralentissant à mon niveau. Comme je suis sur le trottoir et lui sur la chaussée, je ne fais pas celle qui veut lui faire la bise, aujourd’hui je lui évite cette épreuve, surtout qu’il pourrait m’entraîner dans sa chute. Mais c’est pas vraiment poli de faire ça. Lorsqu’on se croise, on s’arrête toujours et on se fait toujours la bise. Alors là, à part la météo, je ne sais pas quoi dire ... « Vous vous amusez bien ? » je vois bien que non, il transpire et ne tient pas, donc je ne vais pas poser cette question. Je ne vais pas non plus dire qu’ils ont raison de profiter du soleil aujourd’hui, il est clair qu’il serait plus à l’aise dans son jardin avec une bière. De toute façon, là il ne m’a pas laissé le temps, j’ai eu de la chance, il a fallu qu’il reprenne l’accélération pour ne pas tomber et suivre les enfants qui m’ont à peine vue. Je pense que si je lui demande s’il aime faire du roller, il ne pourra pas me dire la vérité.

Je te déteste.

Ensuite c’est le morceau le plus facile. A condition que je ne rencontre pas mon voisin de palier. J. est un gouffre de l’espace-temps. Lorsque je le croise, il m’explique ce qu’il vient de faire, ce qu’il fait et ce qu’il fera après. Et moi je le laisse parler. Parce que ce n’est pas poli d’interrompre et que je peux lui laisser 5 minutes. 10 minutes. Mais il y a des fois où je suis pressée. C’est là le pire. Je lui dis « il faut que je vous laisse, je vais être en retard » de manière très directe, en le regardant fixement dans les yeux et je lance un « au-revoir » en faisant demi-tour. Je vois bien qu’il est surpris : par ma réaction, parce qu’il ne va pas finir sa phrase ? Je ne sais pas, moi je suis déjà partie. Parfois, je me dis que le soir je pourrais aller le voir et du coup, il pourrait finir. Mais le soir, j’ai pas trop le temps non plus. Mais parfois je le prends.

Je te déteste.

Bon, là j’ai de la chance : personne et c’est facile. Je monte l’escalier, j’ouvre la porte, je prends le courrier dans la boite et je vais jusqu’à l’ascenseur. Généralement j’ai déjà appuyé lorsque je pense que je pourrai monter les trois étages à pieds. Mais c’est le réflexe, je suis la plupart du temps avec les enfants, donc c’est l’ascenseur. Là c’est de nouveau compliqué : ok, j’ai appelé l’ascenseur, mais je peux quand même monter par l’escalier. Oui, sauf que l’ascenseur arrive et là c’est comme si c’était lui qui m’appelait. Et quand je vois de la lumière … j’y vais. Je m’en veux tout le chemin d’avoir appelé l’ascenseur.

Je te déteste l’ascenseur.

J’arrive chez moi. Maintenant je peux m’arrêter. Maintenant tout est calme et tout est sous contrôle. Il ne se passe rien que je n’ai décidé. Tout va bien.