Je_dirai_malgre_tout_que_cette_vie_fut_belle

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"Très attaché à ses convictions, mais libéral et tolérant, mon père nous avait souvent répété à mon frère et à moi qu’ils nous laissaient libres de choisir notre avenir – à condition, bien entendu, de servir l’Etat. Je le comparais volontiers au vieux Ford qui proposait à ses acheteurs des voitures automobiles de la couleur qu’ils souhaitaient – à condition qu’elles fussent noires. Ah ! Bien sûr. Nous étions libres : nous pouvions devenir diplomate, conseiller d’Etat, inspecteur des Finances, membre de la Cour des comptes, gouverneur de la Banque de France ou préfet, mais en aucun cas banquier, marchand de biens, artiste peintre, footballeur, chanteur ou producteur de cinéma. Mon père nourrissait une particulière méfiance à l’égard des hommes d’affaires et des comédiens. J’avais un faible pour les acteurs. Il redoutait comme la peste de me voir monter sur les planches ou gagner de l’argent.

Je n’avais aucune envie de devenir banquier ni artiste. J’avais remarqué assez tôt que quand un doux vieillard demandait à une petite fille ce qu’elle voulait faire plus tard, elle répondait volontiers infirmière ou vétérinaire. Les garçons se voulaient plutôt pompier ou pilote de ligne. J’avais un peu honte de constater que je n’avais aucune espèce de préférence. Je le savais en secret mais il m’était impossible d’exprimer ce que je ressentais. La vraie réponse à la terrible question : « Que voudrais-tu faire plus tard ? » était : « Rien. »

Je me souviens, l’été, à Saint-Fargeau, avant et après la guerre, de redoutables promenades à pied autour de la pièce d’eau où mon père me demandait avec une tendre insistance ce que je comptais faire de ma vie. La question roulait en torrent dans ma tête. Et aucune réponse ne me venait à l’esprit.

Un demi-siècle plus tard, je découvrais avec bonheur un texte de François Mauriac. L’auteur du Bloc-Notes, de Thérèse Desqueyroux, du Nœud de vipères et du Désert de l’amour assurait qu’à défaut d’une vocation affirmée dès l’enfance un des signes les plus sûrs de la volonté de consacrer sa vie à la littérature était le refus de toute autre activité et de toute autre ambition.

J’aimais ne rien faire. J’aimais rêver – de préférence à rien. J’aimais attendre. Attendre quoi ? Précisément, rien. J’aimais étudier. Je ne tenais pas tellement à vivre. Peut-être, après une enfance très heureuse, redoutais-je l’épreuve de la vie. Je craignais comme la peste de m’engager dans l’une ou l’autre des voies qui m’offrait l’existence.

Peut-être aussi avais-je compris obscurément que les études, pour dire les choses en un mot, représentaient la meilleure façon de ne pas travailler. Ou du moins de ne pas choisir un de ces compartiments du travail qui constituaient autant de pièges dont il vous est impossible de sortir dès que vous avez glissé dans l’engrenage l’ombre d’un doigt de pied."

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Me voici donc plongée pour mon plus grand bonheur dans le dernier Jean d'Ormesson dont je suis une fan (littéraire uniquement).

Le titre de ce livre, comme ceux des précédents, renvoit à ce poème de Louis Aragon : Que la vie vaut la peine

Je pense que la semaine prochaine, vous aurez droit à un autre extrait :)