C’était ce jour-là, pas un autre. Je me suis décidée, je suis venue. En vrai c’est pas pareil. En vrai, les corps viennent faire un écran entre les esprits, les regards s’attardent et s’accrochent. On ne trouve plus les mots. Les mots sont mangés par les yeux. Alors je te parle sans te regarder. Ce verre est bien pratique. Il occupe les mains et attire le regard. Le regard sur les doigts. De la limonade. Du café. Mais c’est tout le temps la même chose qui est à l’œuvre. Tu sais quoi ? C’est tarte.

Le rendez-vous c’est tarte. Ce qui est bien c’est de ne pas avoir rendez-vous, ou du moins pas avec quelqu’un mais avec soi-même. Rencontrer quelqu’un à travers soi. Non, se rencontrer soi à travers quelqu’un. Ou les deux. Comme une évidence, un truc pas tarte. Un truc où je me vois dans l’autre, telle que je suis. Ni sublimée, ni critiquée, ni jouée, juste moi.

C’était moi, j’étais là. J’avais rendez-vous avec moi-même et je n’ai rien commandé à boire.

Bon, fallait bien que je me rende à l’évidence. Tu étais là et tu existais. Je te voyais. Je te voyais me regarder surtout. Une brûlure presque pas supportable. Un truc qui me donnait envie de me lever et de partir en criant. J’ai appris à éviter de penser des conneries comme « je m’en souviendrai toute ma vie » parce que c’est archifaux, un clou chasse l’autre et au pire, le souvenir est idéalisé.

Sauf que cette brûlure, elle est toujours là parce qu’elle est en moi. Je ne la sentais pas parce que personne ne me l’avais montrée, ma flamme. Je ne pouvais pas la voir toute seule tu sais, parce que, les filles, on est élevées comme ça, pour ne rien voir, ne rien dire, ne rien sentir. Alors qu’on est des feux.

Depuis ce jour j’entretiens mon feu. Je ne choisis que le meilleur, toujours, et tu n’en fais pas partie. Je choisis de brûler tout le reste parce que le reste n’a aucune importance.

Pourtant j’ai bien l’impression qu’il n’y a qu’à toi que je peux parler de ça. Mais même quand je te parle, je ne peux pas. En fait je pourrais, il faudrait juste que je m’en donne les moyens.

Je ne devrais te parler que de l’écorce de la grenade qui craque sous mes doigts, du jus qui gicle et de sa fraîcheur. Il n’y a que ça qui compte, n’est-ce pas ? Chaque touche rosée, rouge, différente sur chaque grain.

Je m’engage à ne plus aborder de sujet moins important que la poésie de mon monde. Je ne transigerai plus jamais. Surtout avec toi.

Alors pour notre prochain rendez-vous ce sera comme ça. Mais pour que ça marche il faut que toi aussi tu me parles de ta poésie. Ça me fait peur comme sauter dans le vide, mais confortablement installée avec un verre de vin rouge et ta main dans la mienne.

Je crois déjà entrevoir comment ça va se terminer : Je vais poser mon verre de vin rouge, remettre mes chaussures et me barrer réaliser mes rêves parce qu’ils ne peuvent pas attendre la fin d’un rendez-vous.

C’était le rendez-vous du lundi d’Alice et Zaza

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